Le monde sans Pinochet

Publié le par Bast

Aujourd’hui, bast64 reçoit Pedro Delgado Martin, écrivain chilien réfugié politique en France depuis janvier 1974. Alors que l’ancien dictateur Augusto Pinochet est mort sans avoir répondu de ses actes devant la justice chilienne, Pedro Delgado Martin évoque avec nous les liens entre dictature et démocratie dans le monde d’aujourd’hui.

 

bast64 : Pedro Delgado Martin bonjour, vous êtes né en 1949 à Valparaiso et avez grandi au sein d’une famille d’enseignants plutôt marqués à gauche. Racontez-nous ce qui a provoqué votre exil.

Pedro Delgado Martin : Oui. Alors je suis effectivement né à Valparaiso, tout comme d’ailleurs Augusto Pinochet et Salvador Allende. J’ai eu la chance de grandir dans une famille ouverte à la culture, à la connaissance et dans une ville universitaire très importante. Je dois aussi constater que la présence d’un port de première importance n’a pas été étrangère à la curiosité que j’ai depuis développée. Quand Allende est arrivé au pouvoir, cela représentait une formidable espérance pour beaucoup de Chiliens, y compris pour mes parents. Ils s’étaient engagés de manière très volontaire dans les élections de 1973. Malheureusement, ils ont été arrêtés très rapidement après le 11 septembre et je n’ai jamais plus eu de nouvelles. Aujourd’hui, ils sont certainement morts, mais leur disparition a provoqué en moi un sentiment de révolte qui me pousse encore à espérer que ce ne soit pas le cas.

b64 : C’est pour cela que vous vous êtes à votre tour engagé dans cette lutte contre la junte ?

PDM : C’est sûr. Mais à la différence de mes parents, qui militaient dans un cadre légal pour l’élection d’Allende, je suis entré dans la clandestinité sans avoir préalablement milité. J’étais jeune, étudiant, et pour tout dire moins politisé que mes camarades ou mes parents. C’est quand j’ai compris qu’ils n’avaient pas été simplement arrêtés que j’ai décidé d’entrer en lutte. Très vite, j’ai adopté le mode de vie de l’opposant à la junte, ce qui m’a valu d’être recherché. J’ai bien failli être attrapé, mais j’ai heureusement pu m’enfuir par l’Argentine et la Grande-Bretagne pour la France.

b64 : Comment s’est passé cette évasion ?

PDM : Je préfère ne pas en parler parce qu’il m’a été très pénible de partir en sachant très bien que je ne reviendrai pas, que la disparition de mes parents et mes amis ne serait jamais vengée.

b64 : Ce souvenir semble encore très présent en vous. Comment abordez-vous personnellement la situation aujourd’hui ?

PDM : Effectivement, j’éprouve beaucoup de ressentiment vis-à-vis d’une partie de mes compatriotes qui ont participé à cette catastrophe. Je sais bien qu’ils étaient pour une part instrumentalisés par des intérêts extérieurs qui manipulaient la phobie anti-communiste, anti-rouge. C’est très dur de pardonner ces choses là. C’est pour cela que j’ai mis plusieurs années avant de pouvoir rentrer dans mon pays, que je croyais avoir quitté pour toujours à 25 ans.

b64 : Quand vous dites « intérêts extérieurs », vous parlez des Etats-Unis ?

PDM : Evidemment. Mais je ne confonds pas le peuple et le gouvernement américains. Je dis juste que Pinochet, même s’il n’a pas répondu de ses crimes, lui a au moins été inquiété par la justice. Ce n’est pas le cas de certains dirigeants américains qui ont une responsabilité directe et certaine dans le coup d’Etat militaire.

Pedro Delgado Martin a notamment écrit La mort de Manuel,

Le Chat blanc de l’Atacama et Brouillard infernal, romans qui

traitent tous de la dictature au Chili. Il dédicacera son nouvel ouvrage

Si les lamas parlaient à la Fnac de Champs-Elysées le 15 décembre à 11h30.

 


b64 : Michelle Bachelet est la première femme à la tête du Chili. Elle est même de gauche. Que vous inspire ce succès au regard de ce que vous-même avez vécu ?

PDM : Bien sûr, il ne s’agit pas de comparer l’élection de Michelle Bachelet à celle de Salvador Allende, notamment parce qu’elles ne sont pas le fait de contextes identiques. Je suis persuadé que l’élection d’Allende dans le contexte actuel ne provoquerait pas la même réaction de la part de Washington. Néanmoins, notre histoire à nous, Chiliens, doit bien faire prendre conscience aux autres peuples que l’élection n’est pas une protection suffisante contre la dictature. Et j’irai même plus loin : rappelez-vous de ces dictateurs qui sont parvenu au pouvoir par les urnes…

b64 : Que voulez-vous dire par là ? Que la démocratie ne représente pas une garantie ?

PDM : Il n’y a qu’à voir ce qui s’est passé en Autriche, au Pays-Bas et surtout en France à la dernière élection présidentielle. Tout cela ne m’inspire pas confiance, notamment du point de vue de la légitimité d’un chef d’Etat élu contre l’extrême droite, qu’il s’appelle Chirac, Royal ou Sarkozy. Pour ce dernier, je suis encore plus inquiet. Car son élection, même contre Mme Royal, n’aura qu’une semi-légitimité tant il s’agit d’une personnalité politique qui sépare, qui divise les Français entre eux. Par ailleurs, et dans le contexte de la montée des idées fascistes en France, je ne pense pas qu’une personne aussi « limite », je dirais, accède aux plus hautes fonctions soit une bonne nouvelle.

b64 : Vous pensez que l’élection de Nicolas Sarkozy nuirait à la démocratie ?

PDM : C’est un raccourci que je n’ai pas emprunté. Néanmoins, je suis devenu méfiant face au populisme, à la démagogie et à l’intolérance. Dans un contexte de tensions sociales, il est très malsain de vouloir ranger les citoyens dans des catégories que l’on dresse les unes contre les autres. C’est en cela que je considère que les conséquences d’une élection de M. Sarkozy sont à redouter. On sent de la frustration et une grande attente parmi les Français. Or, on ne peut pas leur promettre d’emblée qu’une partie d’entre eux restera sur le côté de la route.

b64 : Selon vous, que faut-il faire ?

PDM : Dans Le Chat blanc de l’Atacama, j’écris qu’« aucune caste ne peut dominer un peuple conscient de ses faiblesses ». Je pense que les concurrents de M. Sarkozy, avant tout Mme Royal, ont une mission démocratique à mener. Mais ils ne pourront la mener seuls. C’est pourquoi je pense que de la mobilisation des Français dépend votre avenir, et que le devoir des gens éclairés est de montrer le chemin de la liberté aux autres. En 2007, vous avez une formidable opportunité de changer le climat politique délétère que vous connaissez depuis 30 ans que je vis chez vous : ne la manquez pas.

B-)

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Publié dans Présidentielles 2007

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