Le Pen : " Sarkozy est dangereux "

Publié le par Bast

J.-M. Le Pen : " Lepéniser les esprits pour se faire élire Président de la République est un procédé qui, selon moi, relève de la pure mégalomanie "

Ce matin, Jean-Marie Le Pen a reçu au Manoir de Montretout une équipe de bast64 pour expliquer les raisons de son appel à l'abstention massive. L'appel ayant été rendu public, bast64 est donc autorisé à publier cette interview exclusive, qui est un peu le testament politique du leader frontiste :

bast64 : Bonjour Monsieur Le Pen.

Jean-Marie Le Pen : Bonjour.

b64 : Tout à l'heure, vous allez appeler vos électeurs à s'abstenir massivement, c'est-à-dire à ne pas voter pour Nicolas Sarkozy au second tour de l'élection présidentielle. Pouvez-vous nous expliquer ce choix ?

JMLP : Bien sûr. Il me semble évident que la France, dans l'état désastreux dans lequel elle se trouve, ne peut se payer le luxe de porter à sa tête un homme aussi dangereux que Monsieur Sarkozy.

b64 : Pourquoi le trouvez-vous dangereux ?

JMLP : Ecoutez. Vous savez très bien que le discours tenu par Nicolas Sarkozy tout au long de la campagne illustre une dérive extrémiste qui va bien au-delà de tout ce à quoi nous avons assisté depuis des décennies dans la vie politique française, n'est-ce pas ?

b64 : Qu'est-ce à dire, Monsieur Le Pen ?

JMLP : Et bien je pense que l'on ne peut pas prétendre à la magistrature suprême quand on propose aux Français un projet aussi idéologiquement marqué par la régression. Et je sais de quoi je parle. J'ai souvent comparé Sarkozy à Chirac, quand d'autres en faisaient mon fils spirituel. Il s'agit d'une grave erreur, car je ne partage aucune des postures de Monsieur Sarkozy, que ce soit sur les impôts, l'immigration ou encore l'insécurité.

b64 : Pourtant, tous les analystes assurent qu'il doit son score du premier tour à sa stratégie d'assèchement du Front National. Et vous dites maintenant que les idées que Monsieur Sarkozy a développées pour attirer à lui vos électeurs ne sont pas les vôtres ?

JMLP : Ecoutez. Ce qu'il faut bien comprendre, c'est la raison d'être du Front National. J'ai créé le Front National pour éviter à la France de se retrouver prisonnière des ligues et autres milices armées d'extrême droite. Mon objectif était simple : leur fournir un parti-exutoire, dans lequel ils pourraient à loisir crier leur haine d'un système qui - et il faut bien le dire - est tout à fait malsain, mais qui restait démocratique. Tout cela tenait dès lors que le Front National restait un parti protestataire.

b64 : Mais vous avez atteint le second tour en 2002, Monsieur Le Pen. Et le FN a de nombreux élus locaux, il a dirigé de nombreuses municipalités... L'ambition n'a pas toujours été exclusivement protestataire.

JMLP : C'est bien qu'il fallait donner le change, rendre la menace concrète. Cela fait partie de notre stratégie de containment, je dirais, de l'extrême droite. A chaque fois qu'un FN était élu, la menace FN se ravivait. C'est un processus de consolidation du danger extrêmiste. Plus nos idées étaient démagogiques, moins les fascistes de notre pays étaient dangereux. Et plus nos idées étaient xénophobes, et plus notre discrédit était garanti. Le plan, c'était : on fait tout ce qu'il faut pour ne jamais prendre le pouvoir, tout en contenant les pulsions réactionnaires du peuple français. C'est pourtant assez simple, n'est-ce pas ?

b64 : Monsieur Le Pen, peut-on dire à l'heure actuelle que l'électorat de l'extrême droite est en déclin ?

JMLP : Pas du tout ! Et c'est là le problème. L'équilibre des forces faisait qu'avec un poids électoral situé entre 10 et 15 %, nous ne constituions aucune menace pour le système démocratique. Une règle implicite, non écrite, imposait aux hommes politiques "républicains" de laisser au FN les arguments les plus démagogiques et xénophobes pour que le parti soit maintenu à un niveau de menace crédible. En contrepartie, ils s'interdisaient d'utiliser les thèses du Front National pour accéder au pouvoir en s'appuyant sur une partie de mon électorat. Mais Monsieur Chirac a brisé ce tabou en 2002, en fondant sa campagne sur l'insécurité. Quelque part, je le comprends. Il faut dire qu'il était tombé bien bas.

b64 : Et vous êtes arrivé au second tour...

JMLP : Oui. J'ai immédiatement appelé Chirac pour lui dire combien j'étais en furieux ! Je me rappelle très bien lui avoir dit : " Jacques, ce que vous avez fait est totalement irresponsable. Vous savez très bien que cela va entraîner une droitisation excessive du pays et je vous prédis des lendemains bien sombres ". Aujourd'hui, preuve en est que je n'avais pas tort !

b64 : Vous parlez certainement de Monsieur Sarkozy ?

JMLP : Tout à fait. Je le répète : cet homme-là est dangereux. On ne joue pas impunément avec le fascisme. Le racisme est un art que très peu de gens savent maîtriser. Or, quand on joue à l'apprenti-sorcier, le risque est grand que le racisme vous échappe, vous glisse entre les doigts et finisse par se répandre dans toute la société française. C'est pareil pour l'intolérence : il ne faut pas lui donner trop de crédit, sinon, c'est le bordel. Monsieur Sarkozy est trop jeune pour connaître ces choses-là. Il n'est pas conscient de la réalité de la guerre civile, de la guerre tout court d'ailleurs. Il laisse penser qu'il n'a aucune idée de ce qu'il pourrait se passer si deux minorités (ethniques, idéologiques, communautaires, etc.) venaient à s'affronter. Monsieur Sarkozy joue avec le feu. De ce point de vue, la crise des banlieues n'est qu'un aperçu de ce qui attend la France.

b64 : N'exagérez-vous pas ? Vous savez, Monsieur Sarkozy ne fait que dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas.

JMLP : Ah ! Vous voyez ! Même vous ! Vous en venez à diffuser ce genre de préjugés ! Et je sais de quoi je parle, c'est moi qui l'ait inventé ! Auriez-vous dit : " Monsieur Le Pen ne fait que dire tout haut ce que beaucoup pensent tout bas " ? Bien sûr que non ! C'est cela que j'essaie de vous expliquer. Monsieur Sarkozy a offert aux idées du Front National la caution "républicaine" qu'il ne fallait surtout pas leur donner !

b64 : Mais enfin, Monsieur Le Pen, vous devriez vour réjouir que vos idées trouvent ainsi une chance d'être appliquées. Cela fait 40 ans que vous les défendez.

JMLP : Mais non, malheureux ! Je ne faisais qu'attirer à moi les esprits les plus faibles pour qu'ils ne sombrent pas dans la violence et le terrorisme. Je leur donnais un cadre, des règles, des pratiques au demeurant acceptables. Je les contrôlais en somme. Mais Monsieur Sarkozy les a lâchés dans la nature. La semaine dernière, je parlais avec mon beau-frère - un anti-FN convaincu de longue date -, et quelle ne fut pas ma surprise de le voir partir dans une envolée contre les impôts, les Arabes et les sans-papiers ? Il vote Sarkozy ! C'est totalement irresponsable !

b64 : Pourtant, je vous rappelle que vous n'avez jamais aimé ni les impôts, ni les Arabes, ni les sans-papiers, Monsieur Le Pen.

JMLP : C'est totalement faux ! Ce n'est pas parce qu'en tant que Président d'un parti protestataire je dis qu'il y a trop d'impôts, d'Arabes, de Noirs, de Juifs, d'homosexuels ou de sans-papiers que je le pense vraiment. Allons ! Nous sommes entre personnes intelligentes et nous savons très bien qu'il ne s'agit là que de préjugés intolérables. C'est bon pour les trétaux des meetings frontistes, ça.

b64 : Et ce discours ultra-violent contre la gauche ? Sarkozy le partage bien avec vous.

JMLP : C'est pareil ! On peut nier le fait que mai 68 ait apporté des avancées sociales importantes, c'est quelque chose que l'on ne peut le faire que dans un parti d'extrême-droite. Le faire ailleurs, c'est être complètement populiste. Je le répète : c'est irresponsable.

b64 : Très bien, je pense que tout le monde a compris. Les idées que vous conteniez dans votre petit parti protestataire ont été lâchées dans la nature par Sarkozy, puis elles se sont diffusées dans la société.

JMLP : C'est cela.

b64 : Mais pour quelle raison Monsieur Sarkozy aurait-il utilisé une telle stratégie pour conquérir le pouvoir ?

JMLP : La réponse est contenue dans votre question. Contrairement à moi, qui me suis toujours refusé à profiter des ors de la République, Monsieur Sarkozy est quelqu'un de très ambitieux. Trop, je dirais. Et c'est bien là le problème. Lepéniser les esprits pour se faire élire Président de la République est un procédé qui, selon moi, relève de la pure mégalomanie. Ce qui compte, au-delà de toutes les ambitions, c'est l'intérêt supérieur du pays. C'est cet intérêt supérieur que j'ai souhaité protéger des fachos - comme vous les appelez -, en marginalisant les thèses les plus extrêmes au sein du Front National. Aujourd'hui, le barrage a cédé. Rien ne retient plus les thèses que j'ai portées au long de ces dernières années. Vous êtes foutus.

b64 : C'est pour cela que vous appelez vos électeurs à s'abstenir massivement ?

JMLP : Oui. Vous savez, les 10 % qui me restent correspondent à ceux de mes électeurs qui étaient surtout fidèles à ma personne, à mon combat - sans mauvais jeu de mots - et à ma personnalité attachante. Ceux qui étaient au FN seulement pour les idées que ce parti incarnait sont aujourd'hui chez Sarkozy. Vous comprenez que je ne peux pas appeler à voter pour Ségolène Royal, cela ne passerait pas, on dirait que je suis fou ou, pire, gâteux. C'est pour cela que j'appelle mes derniers fidèles à s'abstenir et à faire battre Sarkozy.

b64 : Très bien Monsieur Le Pen. Je crois que le message est passé. Merci de nous avoir reçus.

JMLP : Mais c'est moi qui vous remercie, n'est-ce pas ?

b64 : Nous vous souhaitons une très bonne retraite, Monsieur Le Pen.

JMLP : Merci, les jeunes ! Mais attendez, je voudrais vous chanter une petite chanson. Vous savez que j'adore chanter ?

b64 : Oui, oui. Mais vous savez, nous, les chants militaires...

JMLP : " C'est la luu-tteu finaa-leu... "

B-)

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Publié dans Présidentielles 2007

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CSP 03/05/2007 02:07

Excellent!Fin, amusant, et une analyse décalée et très pertinente, bravo!Et en attendant, eles sont bien dans la nature, ces idées...

Virgile 01/05/2007 21:23

Excellent dialogue ! Très flatteur pour Le Pen, mais c'est tellement juste.