Au plaisir de ne pas vous revoir

Publié le par Bast

Alors que Jacques Chirac vient de tirer sa révérence, bast64 vous propose un retour sur sa carrière politique, avant qu'il ne parvienne à l'Elysée. L'article avait été publié une première fois dans nos colonnes (enfin, notre colonne) le 25 octobre 2006 :

 


Chirac : un monstre politque

 

Le documentaire diffusé hier soir [24/10/2006] par France 2 sur la première partie de la vie de Chirac était doublement excellent. Truffé d’anecdotes, il donne également matière à réfléchir, tant les parallèles avec la vie politique actuelle sont nombreux, à commencer par celui qui existe entre Chirac et Sarko, éculé par les journaux.

Avec ce docu’, Patrick Rotman nous promène à travers les années 1960 et 1970 pour mieux comprendre la personnalité de Chirac : celle d’un homme formaté pour la lutte politique. Entre ascension, trahisons, complots et petites stratégies, il nous montre combien la politique est le résultat des grandes ambitions et des petites magouilles – pour reprendre l’expression consacrée – et que ce constat vaut encore aujourd’hui, à ceci près que l’argent n’abonde plus autant sur nos chers politiques. Petite analyse gratuite offerte par bast64.

 

Comprendre Chirac

Chirac commence sa carrière comme chargé de mission au cabinet du ministre de l’Equipement, poste très stratégique. En effet, la France entière est en chantier : le « bulldozer » Chirac profite de cette place pour octroyer financements et privilèges, et finalement parvenir à se faire élire député de Corrèze, département qui, grâce à lui, est passé de la dernière à la 17ème place au classement des subventions étatiques. A star is born.

Pour le féliciter de son élection dans cette circonscription réputée imprenable – et qui a permis à la droite d’obtenir une majorité d’une voix –, Georges Pompidou lui offre un « strapontin ». C’est assez marrant pour être souligné, mais quand Chirac entre au gouvernement, c’est au poste de secrétaire d’Etat à l’Emploi en 1967. C’est à cette époque que Chirac créé l’ANPE (et oui).

Pour Rotman, Chirac est alors « béni des dieux ; il s’est trouvé au bon endroit et au bon moment » à la fois. Sa force de travail et son instinct pour la politique le poussent ainsi encore plus haut : il devient secrétaire d’Etat au Budget en charge de l’économie.

Mais là, c’est le drame. En mars 1969, le Canard sort l’affaire du château de Bitty, « ruine du XVIème siècle achetée 200 000 francs » selon Chirac, classée deux mois plus tard monument historique après rénovation aux frais de l’Etat. Furax, Pompidou lui explique qu’en France, on n’a pas de château quand on est un homme politique, à moins qu’il ne soit dans la famille « depuis Louis XV ». De ce point de vue, force est de constater que le culot de Chirac a transformé la politique française ! Ce n’est qu’un « petit manoir à six fenêtres », se défend Chirac… « Oui, mais sur trois étages », lui rétorque Pompidou. Il est donc surnommé « Château-Chirac ».

Son style direct, sa mâchoire serrée, son regard froid, signe de l’absence de tout état d’âme, lui valent alors une réputation de requin politique. « Je ne me sens pas du tout autoritaire », dit-il pour se défendre contre ceux qui le surnomment cette fois « Facho-Chirac ». Mais il ne convainc pas, et cette étiquette de gros dur le gratte encore.

En 1971, il est nommé ministre des relations avec Parlement, poste auquel il s’ennuie. Mais son désarroi ne dure pas longtemps, puisqu’en bon « techno, vorace, superficiel et lisse », il ne s’emploie désormais plus qu’au dégommage de son Premier Ministre, Jacques Chaban-Delmas, premier des nombreux trophées à son tableau de chasse.

En 1974, il devient ministre de l’Intérieur « poste où il pourrait influer de manière décisive sur la suite des événements » (toute ressemblance avec l'actualité...), au cas où son « père » en politique, Georges Pompidou, meure… ce qui finit par arriver en avril 1974.

Dès le lendemain de la mort du Président – qu’il a beaucoup pleurée – il relance « l’opération anti-Chaban ». Ce dernier obtient le soutien de l’UDR, mais les « gaullistes » font tout pour lui mettre un autre candidat dans les pattes, lui qui n’est pas assez à droite. Ils pensent d’abord à Messmer, mais quelques jours plus tard, c’est Giscard qui se présente pour contrer la candidature Chaban : c’est l’« Appel des 43 » lancé par des parlementaires (financièrement) motivés par Chirac, Pasqua, Juillet et Garaud. Chirac se fait traiter de « traître » par les gaullistes ; on l’appelle même « Al Capone » . Mais Chaban finit par chuter dans les sondages, même si ces derniers proviennent de l’Intérieur.

 

Opération anti-Giscard

Giscard est donc élu grâce à Chirac, qui devient Premier Ministre : « J’accepte, mais il est possible que vous le regrettiez » dit-il au nouveau Président.

Humilié par le style de gouvernement de VGE, il cherche à tout prix à gagner cette stature qu’on lui refuse. Il rend visite à Kadhafi dont il pense qu’il est « un grand chef d’Etat » et reçoit son « ami personnel », ce cher Saddam.

De plus, Chirac constate que sans parti, il n’est politiquement rien. Grâce à son culot et à Pasqua (« fils naturel de Charles de Gaulle et de Paul Ricard »), il s’empare tout de même du parti gaulliste, dont il n’avait même pas la carte ! Pour Rotman, « le travail de terrain de Pasqua et les fonds secrets de Matignon » ont porté leurs fruits, et le Secrétaire général Sanguinetti se désiste au profit de Chirac, encore hué comme un traître.

La suite est plus connue : Chirac met en scène sa démission, déclarant lors d’une conférence de presse : « Je ne dispose pas des moyens que j’estime nécessaires pour assumer ma mission de Premier Ministre » (là encore, toute ressemblance avec l'actualité du début 2007...).

Pourtant, quand il crée le RPR en 1976, ce n’est plus un traître, c’est un « crack ». Sa nomination à la tête du mouvement gaulliste est d’ailleurs la « première émotion collective » de Nicolas Sarkozy.

Mais son plus gros coup reste à l’époque la victoire aux municipales de Paris, dont le seul but est de déstabiliser un peu plus les giscardiens. Le « j’ai décidé de me présenter à Paris » de Chichi résonne dans les oreilles de Giscard comme un coup de feu dans le dos de plus. Chirac est alors accusé de sédition par Poniatowski (successeur de Chirac place Beauveau), à propos duquel Chirac aura ces mots : « celui-là, il fait vraiment pêter l’emmerdomètre ».

En plus du privilège rare d’avoir publiquement humilié le chef de l’Etat, la victoire de Chirac à Paris lui procure une « place forte » et une « manne financière ». A l’époque, pas de lois sur le financement politique : du coup l’argent des industriels coule à flots dans les poches des chiraquiens, notamment grâce à Jérôme Monod. Et avec « brutalité, rapidité [et] absence d’état d’âme », Chirac va peu à peu apparaître comme le seul leader à droite. Il va se constituer une image de vainqueur, de gagneur impitoyable, attiré par l’odeur du sang.

Pour Patrick Rotman, Chirac est « un grand fauve de la politique qui ne recule devant rien pour déchirer ses rivaux ». C’est pourquoi il n’hésitera pas une seconde à se présenter à la présidentielle de 1981, achevant un Giscard agonisant. Comme dit Barre, « le terrain est nettoyé » pour la suite, que – petits et grands – nous connaissons tous très bien.

 

Sarkozy : le fils de Chirac ?

A partir de ce reportage, bien des parallèles peuvent être établis entre les trajectoires de Chirac et Sarkozy. Ils sont d’abord tous les deux très ambitieux, certes, mais dire cela revient à ne rien dire. C’est l’expression de leur ambition qui est spectaculaire, eux qui ont en commun d’avoir commis le crime politique de Haute Trahison, en s’en prenant directement au chef de l’Etat du même bord politique : Giscard pour l’un et Chirac pour l’autre.

Chouchou de Chirac, Sarkozy est allé jusqu’à entretenir une aventure avec Claude Chirac (quand on dit qu’il est prêt à tout). De même, Bernard Stasi rappelle que Chirac était le chouchou de Pompidou, qu’il n’aura lui pas le temps (ni l’intention) de le trahir, puisqu’il meurt en 1974. Un peu comme Sarkozy avec Balladur, politiquement mort depuis 1995.

La vraie trahison de Chirac, c’est Giscard qui en a fait les frais en 1981. Entre les deux tours, le Chi ne donne pas d’instruction de vote, et – comme le racontent Pasqua et Barre – une lettre est même envoyée à tous les militants RPR pour appeler à s’abstenir ou à voter Mitterrand.

Autre trait commun à Chirac et Sarkozy, ils ont tous deux connu « l’ingratitude et la solitude ». Ils partagent en outre une réputation d’excités. On se rappelle ainsi qu’après l’appel de Cochin contre « l’Europe mollusque… où les sociétés multinationales dictent leur loi aux Etats » (ce qui est très rigolo vu d’aujourd’hui), Giscard traite Chirac d'« agité », lui collant une réputation qu’il traînera pendant des années.

Enfin, Chirac et Sarko se présentent en champions du renouveau de la politique. A la présidentielle de 1981, Chirac ne prône pas la rupture, mais une « nouvelle voie » devant des stades bondés de foules en délire (et oui, y avait du pognon à l’époque). Comme quoi, la rupture de Sarko, elle promet…

 

Une différence de classe

Pourtant, il faut bien constater qu’un fossé sépare le grand du petit. Il est d’abord physique, bien sûr. Surnommé (encore !) « le grand » par ses amis politiques, Chirac (1,88 m) n’a pas à craindre de sobriquet du genre de ceux qui sont collés à Sarko (1,58 m) : « le nain » (privilégié par Villepin), « le petit enculé » (version Chirac), « Sarkoléon », etc.

Deuxième différence de taille (ho-ho-ho !), le contact avec les gens. Il n’y a qu’à voir le contraste entre d’un côté les heures et les heures de vidéos montrant la tête de Chirac flotter sur des flots de curieux pressés de lui parler, de le toucher et, de l’autre côté, Sarkozy peinant à émerger de petits groupes de fanatiques dont le plus petit lui met déjà une tête et demi.

Et oui, c’est une différence de classe. Chirac, le beau gosse, serre des « milliers de mains au point de porter des pansements sur les doigts ». Qu’on le respecte ou qu’on le méprise*, on ne peut pas contester le fait qu’il aime voir les gens heureux autour de lui et qu’il dispose d’un véritable sens du contact quand il se trouve au milieu des électeurs. Sa vie est une campagne électorale de terrain, de celles dont il faut « aller chercher les électeurs avec les dents ». Sarko, lui, a pour seul palmarès électoral la ville de Neuilly et le département des Hauts-de-Seine (le plus riche de France), circonscriptions dans lesquelles n’importe quel bodet l’emporte au premier tour, pourvu qu’il soit coiffé d’une casquette « UMP ».

Enfin, s’ils partagent une haine réciproque, les seules victimes de Sarkozy restent Raffarin et Villepin – et encore, il bouge toujours. Chirac peut quant à lui se vanter d’avoir éliminé Chaban, Giscard ou encore Balladur, pour ne citer qu’eux. Il a d’ailleurs promis : « Sarkozy sera mon dernier scalp ! ». De là à penser qu’une lettre de l’Elysée appelle les Français à voter Ségolène…

 

* Auteur avec Marie-France Garaud de l’Appel de Cochin, Pierre Juillet dira de Chirac : « je croyais qu’il était du marbre dont on faisait les statues ; en réalité, il est du marbre dont on fait les lavabos ». C’était après qu’il ait été lâché par Chichi.

B-)

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Publié dans Présidentielles 2007

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