La firme Sarkozy

Publié le par Bast

Voici un excellent article du Monde qui date du 20 juin 2006. Malheureusement, il est payant ! Et comme on n'est pas non plus des voleurs, on va d'abord leur faire une petite pub :

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Vous pouvez maintenant lire cet article de Raphaëlle Bacqué et Philippe Ridet.

Petit voyage au coeur de la firme Sarkozy

La firme Sarkozy

Le futur candidat à la présidentielle a constitué autour de lui une véritable « task force ». Réseaux, finances, vie privée, médias, manœuvres d’appareil, rien n’est laissé au hasard.

Lunettes de soleil, costumes Ralph Lauren, téléphone portable dernière génération. Le tutoiement est de règle, la décontraction apparente, l’engagement entier. Prière d’appeler le patron "Nicolas", d’être rapide et précis. Si tout se passe comme prévu, on tapera dans la main du voisin, comme le font les sportifs après la victoire. Si les choses vont vraiment bien, la décompression aura lieu au Buddha Bar, un lounge bar à la mode, près des Champs-Elysées. Bienvenue dans l’équipe de Nicolas Sarkozy.

Un monde à part. Très masculin, plutôt jeune, capable de s’enthousiasmer pour un coup tactique ou le dernier tube du chanteur Calogero. Cette équipe-là est convaincue que l’action peut tout et qu’un peu de cynisme ne nuit pas aux convictions. A droite, ceux qui résistent à son emprise appellent cela "la firme". Référence au best-seller de John Grisham décrivant une entreprise totalitaire dominant entièrement ses cadres. "Nous recevons chaque jour des dizaines de candidatures de types qui veulent travailler pour Nicolas", assure l’un de ces aventuriers de la politique. Mais pour en être, il faut être capable de sacrifier ses soirées et sa vie de famille au "patron". Savoir dénouer des crises, maîtriser la communication, manoeuvrer les députés, observer l’adversaire (Jacques Chirac, Dominique de Villepin, les socialistes, c’est selon). Et diffuser les informations pouvant lui nuire. Le fils cadet du couple Hollande-Royal est interpellé par la police, dans la nuit du 2 au 3 mai, après une soirée arrosée avec des copains ? Aussitôt, l’histoire est glissée à l’oreille des journalistes. Dominique de Villepin est sifflé en province ? Sa "disgrâce" est largement répercutée. Sarkozy perd quelques points dans les sondages ? Un argumentaire relativisant la baisse est aussitôt fourni.

"J’ai toujours pensé que la politique était affaire de professionnels", sourit le président de l’UMP. "Ce ne sont pas forcément des gens fous de débat, remarque le sénateur Gérard Longuet, nouveau venu chez les sarkozystes, mais leur côté va-t-en guerre est séduisant." En face, les chiraquiens de longue date, les derniers fidèles de Dominique de Villepin, dénoncent cette "petite mafia". Ils savent que toute la bande joue les vierges effarouchées lorsqu’on évoque l’affaire Clearstream et assurent que les informations distillées dans la presse viennent directement de la place Beauvau. Matignon soupçonne le conseiller aux relations avec le Parlement, Frédéric Lefèbvre, 42 ans, cheveux longs ramenés en arrière comme les tueurs des films de Tarantino, de toutes les intrigues. N’a-t-il pas convaincu des dizaines de députés UMP de "sécher" la séance parlementaire du 16 mai, alors que le premier ministre affrontait une motion de censure. Les villepinistes croient déjà entendre Pierre Charon, 55 ans, le plus drôle de la bande, faire le tour des rédactions de journaux pour glisser un écho vachard sur Matignon.

Ils savent comment le chef de cabinet, Laurent Solly, 36 ans, réclame un compte rendu précis au préfet en place, lorsque Dominique de Villepin s’est rendu dans un département. L’Elysée raille le réseau diplomatique que David Martinon, 35 ans, tente de constituer pour Sarkozy. Et s’agace de voir le directeur général de l’UMP, Jérôme Peyrat, 43 ans, ex-collaborateur de Jacques Chirac, fournir aujourd’hui à la bande sa connaissance de "l’ennemi de l’intérieur". Les chiraquiens s’insurgent de l’activité d’Emmanuelle Mignon, 38 ans, chargé de collecter les bonnes idées que son "patron" mettra en scène. Parfois, enfin, ils envient le recrutement par la "firme" du directeur de cabinet Claude Guéant, 60 ans, un préfet unanimement estimé qui encourage l’appétit des loups sarkozystes avec la sévérité et le paternalisme d’un entraîneur de football. Un dernier ralliement remarqué. Celui du publicitaire Jean-Michel Goudard, le "G" d’Euro-RSCG. Depuis un mois, celui-ci s’est installé place Beauvau. M. Goudard avait été le maître d’oeuvre, avec Claude Chirac, de la réussite de Jacques Chirac, en 1995. Mais c’est chez lui à New York, qu’au lendemain de la défaite d’Edouard Balladur, Nicolas Sarkozy avait passé deux semaines. Cette fois, Jean-Michel Goudard l’a promis, il veillera sur la prochaine campagne de "Nicolas".

Ce que les chiraco-villepinistes détestent par-dessus tout, pourtant, au-delà des arrogances du petit groupe qui navigue entre le ministère de l’intérieur et l’UMP, c’est l’ironie de Nicolas Sarkozy lui-même. Cet "air d’avoir déjà gagné" qui se manifeste lorsqu’il s’avance vers un ministre, un député ne l’ayant manifestement pas rejoint : "Et toi, tu comptes faire quoi l’année prochaine ?" "C’était déjà les méthodes de Sarko en 1995", dénonce le député de l’Essonne Georges Tron, qui était, à l’époque, du côté des balladuriens et soutient aujourd’hui Dominique de Villepin. La plupart des députés villepinistes ont ainsi vu un rival, poussé par la direction de l’UMP, venir leur contester la présidence de leur fédération locale, lors des élections internes. "Les renforts policiers que j’avais réclamés, après les émeutes de banlieue, ne m’ont jamais été accordés, afin de me mettre en difficulté", affirme même M. Tron, qui ajoute : "Avec Sarkozy, si vous êtes un séide, tout va bien. Sinon, c’est la guerre." La guerre ? Une bataille en tout cas, dans laquelle le futur candidat UMP à la présidentielle paraît ne rien vouloir laisser au hasard. Pas même sa vie privée. Dans la "firme", Cécilia Sarkozy avait une place à part. Contestée, parfois. Beaucoup passaient par elle pour accéder au "patron". Plusieurs hauts fonctionnaires ou députés avaient fini par lui attribuer leur mise à l’écart. "Elle seule avait la capacité de dire à Nicolas si un tel est fiable ou pas, assure Roger Karoutchi, sénateur des Hauts-de-Seine et ami du couple. Son jugement était juste, elle verrouillait." On l’avait même vu exiger de relire toutes les notes destinées à son mari, y compris celles de Brice Hortefeux, ami de vingt-cinq ans, aujourd’hui ministre. Son départ, en mai 2005, n’a donc pas déplu à ceux qui acceptaient de se dévouer à "Nicolas", pas à son épouse. L’équipe s’est d’ailleurs immédiatement reconstituée. Un nouveau chef de cabinet, Laurent Solly, l’a remplacée et l’organisation autour du candidat n’a pas paru modifiée. Mais les multiples allers et retours de l’épouse, et surtout le retentissement donné à la crise traversée par le couple ont eu des conséquences. Ils ont donc été gérés à la fois comme une affaire personnelle et un sujet politique. La preuve ? Cet aveu de Nicolas Sarkozy : "Ce qui fait la crédibilité d’une ambition, c’est le prix personnel qu’on est prêt à payer pour l’assouvir. J’habite la même peau, quels que soient ma fonction et l’événement auquel je dois faire face."

Il n’empêche que le ministre de l’intérieur n’a pas hésité à convoquer et à faire pression sur le patron de First Edition, Vincent Barbare, afin qu’il renonce à la publication d’un livre sur ses déboires conjugaux. La plupart des journalistes et des directeurs de chaîne ont eu droit, eux aussi, à une leçon sur le respect de la vie privée dispensée par celui qui mettait si volontiers en scène son couple et leur fils, Louis. Aujourd’hui encore, Nicolas Sarkozy assure : "Ni Cécilia ni moi n’avons jamais parlé publiquement de divorce. Vous pouvez d’ailleurs écrire dans Le Monde : "Il refuse obstinément d’évoquer sa vie privée."" Le nouveau retour à Paris de Cécilia Sarkozy, le week-end de la Pentecôte, a pourtant été aussitôt officialisé par une sortie publique main dans la main, chez un chausseur de luxe, rue du Faubourg-Saint-Honoré. L’épouse du président de l’UMP est apparue à nouveau, discrètement, dans les coulisses d’une conférence de presse. Ensemble, ils ont passé un week-end à Séville sous les objectifs des photographes. Elle a retrouvé un bureau Place Beauvau. Comme avant. Car la "firme" s’est beaucoup inquiétée des conséquences politiques des difficultés conjugales de son candidat. Nicolas Sarkozy n’a jamais douté que Dominique de Villepin ironisait sur son compte à propos de ses déboires conjugaux. En décembre 2005, le responsable opinion publique de l’UMP, Manuel Aeschliman, a donc fait réaliser deux sondages qualitatifs en province - réputée plus rigide en matière de moeurs. Y figuraient plusieurs thèmes sur la sphère privée des élus, dont cette question : "Voteriez-vous pour un célibataire ?" L’équipe en a tiré la conviction que le célibat n’est plus discriminant. Mais Nicolas Sarkozy n’a pas caché qu’il le jugeait comme "un handicap". L’équipe n’a pas échappé, dans cette tourmente, à un certain repli sur elle-même. A la fois pour protéger le patron et "parce que rares sont ceux, parmi ces jeunes gens, qui osent lui dire des choses désagréables", concède un élu sarkozyste. "Je n’ai pas de rapports de force avec mes collaborateurs", affirme pour sa part Nicolas Sarkozy.

Mais qui oserait vraiment l’affronter ? La députée de Meurthe-et-Moselle Nadine Morano note ainsi "l’incroyable cortège qui accompagne Nicolas" dans le moindre de ses déplacements. Bien sûr, aucun de ceux qui entourent Nicolas Sarkozy ne s’imagine en courtisan. Mme Morano clame que, lorsqu’elle a été nommée secrétaire nationale de l’UMP, elle a prévenu le patron du parti : "D’accord, mais je ne suis pas là pour cirer tes pompes." Les poids lourds, Patrick Devedjian, François Fillon, Roselyne Bachelot, Pierre Méhaignerie, Michel Barnier, Gérard Longuet, qui espèrent un ministère en cas de victoire, s’affirment "libres". Le flagorneur, c’est toujours l’autre. Mais le transfert de la "cour" - qui autrefois se pressait à l’Elysée ou à Matignon -, vers la place Beauvau est d’abord le signe d’un nouveau rapport de forces entre Sarkozy et les chiraquiens. Nicolas Sarkozy n’a pourtant jamais cessé de placer ses pions. Son retour, en juin 2005, au ministère de l’intérieur a d’abord été pensé dans cette perspective.

Tant pis si les résultats du ministère en matière de lutte contre la délinquance sont mitigés. Ce qui compte à ses yeux, c’est que, désormais, l’ensemble des patrons de la police et des renseignements généraux lui sont fidèles : Michel Gaudin à la direction générale de la police nationale, Martine Monteil à la tête de la police judiciaire, Frédéric Péchenard patron de la PJ parisienne, Bernard Squarcini préfet délégué pour la sécurité à Marseille, et Joël Bouchité, directeur central des renseignements généraux. "Je nomme les bons", se défend Nicolas Sarkozy. Mais, selon son entourage, il n’a pu obtenir le remplacement à la tête de la DST de Pierre de Bousquet de Florian, à qui il reproche de ne pas l’avoir prévenu dans l’affaire Clearstream. Il n’a pas non plus, en apparence, bouleversé le corps préfectoral, si important en période électorale. Mieux, il a nommé à des postes importants plusieurs préfets venus de la gauche, comme dans son département des Hauts-de-Seine, où il a placé Michel Bart, ancien directeur de cabinet de Jean-Pierre Chevènement et de Daniel Vaillant. "S’il a montré son absence de sectarisme pour les grands préfets, note cependant un bon connaisseur du corps, la nouvelle génération de sous-préfets, celle qui arrivera aux responsabilités dans les toutes prochaines années, est très verrouillée par les sarkozystes." Ces derniers feignent de négliger ces nominations. "L’idée qu’on puisse dominer l’administration est une utopie, assure le député des Hauts-de-Seine Patrick Devedjian. Ces gens-là vous jurent fidélité, mais ils s’occupent d’abord de leur carrière. Si Sarkozy est en position de gagner, il pourra compter sur leur zèle. S’il perd, ils prépareront le régime suivant."

Reste la presse. Nicolas Sarkozy la travaille depuis toujours. Sa force est de n’avoir jamais négligé les sans-grade tout en tutoyant la plupart des propriétaires de médias. On connaît sa proximité avec Martin Bouygues (TF1). Son amitié pour Arnaud Lagardère (Hachette). Ses bonnes relations avec Edouard de Rothschild (Libération) ou Bernard Arnaud (La Tribune). Arnaud Dassier, fils du patron de LCI Jean-Claude Dassier, a rejoint l’équipe UMP pour s’occuper d’Internet. Nicolas Sarkozy lance parfois aux journalistes qui l’accompagnent : "Je connais tous vos patrons." Surjouant la connivence, il peut prendre un journaliste par l’épaule tout en lâchant : "Ah, la complicité du pouvoir et de la presse !" Mais il a une connaissance parfaite du fonctionnement des médias et de leurs contraintes techniques. A Cotonou (Bénin), où il effectuait un voyage à la mi-mai, alors que les communications Internet étaient trop encombrées pour que les télévisions nationales puissent diffuser leurs images, son staff est allé jusqu’à négocier avec l’Etat béninois pour qu’il réserve un instant toute la puissance de l’Internet local à TF1, France2 et France3. Enfin, lors des difficultés conjugales de Nicolas Sarkozy, on a vu Pierre Charon - "je suis l’oeil de Nicolas sur Paris", s’enorgueillit ce dernier - faire le tour des rédactions et des éditeurs pour menacer de procès ceux qui révéleraient le nom de la journaliste du Figaro, devenue un temps sa compagne. Il va pourtant falloir gérer la suite : ces semaines d’incertitude qui le séparent du véritable démarrage de sa campagne.

Et la montée en puissance de Ségolène Royal qui, en l’attaquant sur son créneau, veut faire la preuve que la "forteresse Sarkozy" n’est pas imprenable. Beauvau serait-il devenu un piège pour le candidat ? Le sujet reste l’un des plus débattus parmi les sarkozystes. "Tu dois consacrer aux gens plus de temps et même accepter d’en perdre, lui a répété le publicitaire Thierry Saussez, ami de vingt ans. Pars du ministère à l’été. Ce sera une forme de respiration avant d’aller à la bataille." Mais qui aujourd’hui, parmi les affidés du candidat, l’imagine vraiment se retirer, même quelques semaines, sur son Aventin ? "L’ascèse du candidat ? Il n’en a pas le tempérament. Il n’y arrivera pas", assure Manuel Aeschliman. "L’approche d’un tel rendez-vous s’accommode mal d’une période de retrait", a tranché pour l’heure Sarkozy. Il laisse son équipe préparer arguments et ripostes contre tous les adversaires possibles. Lui, feint de n’y pas penser : "Je ne regarde pas sur les côtés. Je cours dans mon couloir."

Le Monde - 20 juin 2006

Raphaëlle Bacqué et Philippe Ridet.

B-)

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Publié dans Présidentielles 2007

Commenter cet article

bast64 21/03/2007 14:15

Voir aussi le dossier spécial " Rupture ? " du 16 mars 2007 :
http://www.bast64.com/article-6033609.html

bast64 10/03/2007 18:02

A voir : le reportage d'Envoyé spécial " Au coeur de la machine Sarkozy " :
1ère partie : http://www.dailymotion.com/video/x1d6sb_au-coeur-de-la-machine-sarkozy-13
2ème partie : http://www.dailymotion.com/video/x1d6vy_au-coeur-de-la-machine-sarkozy-23
3ème partie : http://www.dailymotion.com/video/x1d6zx_au-coeur-de-la-machine-sarkozy-33